"Faire entendre ce qui gronde dans les marges et gonfle au milieu du visible comme autant de tumeurs parmi les orbes.'' Henry Lesnes. L'Animal-Plûme.




mardi 11 décembre 2018

PADDY'S RETURN (à propos de G. MAR)



J’ai rencontré Pete Mahony à Chicago en mai 2003, dans un pub de North Clark Avenue. Assis à côté de lui au comptoir, il m’invective après m’avoir entendu passer une commande avec cet accent outrageusement français : De quel foutu coin pourri d’Irlande tu viens pour parler si mal anglais ? – De France. – Je ne savais pas que l’Irlande avait récemment annexé ce pays… S’en suivit une semaine à consolider ce que l’on peut bien appeler notre amitié naissante en écumant tous les bars de Chicago. Il y avait, derrière ses airs bravaches et cette capacité réflexe à tourner en dérision la moindre situation, passées trois pintes, quelque chose de sombre qui luisait derrière ses pupilles métalliques, et ce n’est qu’au terme de cette semaine d’errance plutôt festive que j’appris qu’il était « l’homme d’un seul livre », « un grand poème romanesque qui ne parle de rien », art que maîtrisent avec une aisance remarquable les piliers de comptoir au moment même où ils commencent à s’éteindre. De retour à Chicago deux ans plus tard, j’obtins de lui qu’il me fasse lire son manuscrit, ce qu’il fit comme si j’allais lui arracher les mains, avec toutes les réticences de la pudeur et du doute, ou encore en raison de cette perplexité à pouvoir être compris tant la démarche qui est la sienne dans ce livre semble déborder les limites du lisible. C’est qu’il n’y a pas, dans cet ouvrage d’une facture qu’on pourrait dire transgressive relativement aux canons du genre romanesque, de récit, mais une multitude de petits récits à l’écriture polymorphe composant un patchwork dont les pièces, de textures et couleurs différentes, s’harmonisent par consonnances et dissonances. C’est en ce sens que ce livre colle à la vie : le Moi ne se vivant jamais que comme une multitude d’états et moments éparses, inconciliables, incapables de synthèse. Et certainement y a-t-il, dans tout récit cherchant à se tenir dans la position de Récit en totalisant la somme des moments qui le composent, l’accomplissement d’un mensonge : celui de l’unité, par subsomption du divers sous l’univocité contraignante du temps. Ici le verbe ne connaît pas de contraintes, la parole est libre, et va son chemin comme elle vient, le tout criblé de références littéraires comme si ce livre rejouait des pans entiers de son histoire après l’avoir longuement désossée. Shakespeare, Dante, Eschyle, Rimbaud, Behan, Beckett, Kafka, Joyce… tout y passe. Un grand rire sans révérence par rapport à ses prédécesseurs réactualisant le rire qui fût le leur dans leur grande entreprise de démolition du réel traverse Paddy’s Return, et ce rire n’est autre que le rire noir de la désespérance joyeuse : il ne faut rien attendre de la vie, tout est là pour la réussir, à considérer que son échec (mourir) est son accomplissement. Dès lors rien d’autre à faire qu’à contempler « béquiller sur place les aiguilles dans le cercle des douze apôtres de l’ennui » et passer une nouvelle commande à Jo, jusqu’à la chute. Car c’est ça, Paddy’s Return, une attente (le retour de Paddy), depuis le Hors-Temps qu’ouvre l’espace littéraire, une suite d’évènements décousus recousus dans la libre circulation de leur événementialité anamnésique : le vide de l’être comblé par l’inchoativité des souvenirs (ou le temps de reprendre une pinte retrouvé), le néant par de l’avoir été. J’y vois le dernier livre (depuis Joyce dans la lignée de Cervantes) à envisager sérieusement la littérature pour ce qu’elle est, une entreprise bouffonne desserrant l’écriture des carcans du sérieux que réclame le monde des civilités. Un rire noir et une apocalypse annonçant la fin de l’Histoire (littéraire tout au moins), comme on construit de modestes maisons sur les ruines d’un château en utilisant ses propres décombres. Une sorte de réagencement rétrospectif de ce qui en fît la splendeur, aujourd’hui éteinte, en une multitude d’épilogues gravés à même le marbre de son flamboyant tombeau. Mets-en une autre Jo ! Et un bourbon tant qu’t’y es… Choryphée : Pintes et puis pintes, les eaux s’accumulaient dans les vessies en préparation d’un nouveau déluge. Les avions ne savaient plus où donner de la queue. Les radars tournaient sur eux-mêmes comme des abrutis…


mercredi 28 novembre 2018

PADDY'S RETURN, Pete Mahony (A paraître)


  « J’aimais les peintures idiotes, dessus de porte, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs »

Une saison en enfer

 
OUVERTURE

 
Vu du Moïra Bar le soleil paraissait fixé dans sa position une heure avant d’atteindre le Zénith, incapable d’achever l’hyperbole de son cours naturel pour plonger dans la mer. Les aiguilles des montres et celles des horloges battaient le pouls du monde sur place tandis que les rayons du soleil immobile frappaient sans distinction le lac Michigan, les océans, les vallons, les plaines, les forêts, Chicago, sa rivière, Jo derrière son comptoir à ressuyer ses verres et Mitch sur l’épaule accoudé au zinc, contemplant sa pinte vide…

Mitch : Jo sers m’en une autre s.t.p ! Et un autre bourbon tant qu’t’y es…

Un arôme de grains distillés s’échappait d’un verre tout juste vidé lui aussi au milieu des lourds relents du midi suspendu dans son vol… Poulp ! Hypnotisé, Mitch regardait les aiguilles de l’horloge béquiller dans le cercle des douze apôtres de l’ennui sous l’action d’une pile qui s’entêtait à les faire tourner sans pouvoir les faire avancer d’un pouce. Piles qui pompent. Tête qui tourne. Pompequipiles. Ternequitoute. Quitounetête. Vertigesetvapeursdebourbon…  

Jo : Fais gaffe de pas t’casser la gueule du tabouret comme Padd’ le mois dernier avec c’que tu t’enfiles !

Mitch : Ça rimerait à quoi ton boulot si on ne se cassait pas la gueule de tes tabourets ?

La Chute : Vlaaaam…
 

 

NAVIGATOR
 
Il y’a trois semaines encore, avant qu’on s’embrouille pour une histoire de trois cents dollars Padd’ et moi partis à la recherche d’un bistrot après la fermeture du Moïra. James et Dan partis s’écrouler ailleurs. Padd’ qui m’entraîne dans son tangage à peine franchie la porte et moi qui m’accroche à lui comme à une boussole pour un dernier tango. Pas de quatre à deux… Tangage puis amarrage au mur. Fin du bal des manchots. Puis re-tangage. Levez les voiles ! Haul on the bowling, Haul away les boules on the bowling-oh… Deux drôles de marins mazoutés de nuit noire portant toutes les tempêtes de la soif sous leur calot. Je ne savais pas vers où il naviguait mais on a dû arpenter les trois quarts de l’Amérique à vue de nez pour trouver une taverne. Bruit de quelques rares bagnoles sur Goose Island de l’autre côté de la rivière un moment m’en rappelle. Je demande à Padd’ si c’est un bon signe de s’éloigner autant du Loop et lui qui trace sans un mot. Mule atteinte d’une irrépressible envie de carottes… West Division Street. Filer plein ouest et roulez chariots ! On n’échappe pas aux Erinyes de la soif…
 
Cassandre : Ah ! grands dieux ! que prépare-t-on là ?
 
Docteur Sigerson : C’est Don Quichotte du Foie et Sancho des Roubignolles. Notre épopée nationale est encore à écrire…

 
 
(trad. de l'américain par Louis Frahan et G.-Mar)

samedi 7 juillet 2018

Ludo Devicq





Après de brèves études de philosophie, plusieurs années passées à travailler en usine et entreprises de terrassement, Ludo Devicq exerce aujourd’hui auprès d’enfants handicapés socio-intellectuels du Bassin Minier, âgés de six à douze ans, les fonctions d’enseignant, éducateur, psychologue, canalisateur d’énergies morbides, père de substitution, infirmier, humoriste, et tyran.

LA BOÎTE, Ludo Devicq (à paraître)


Cyrille : Moi c'est Cyrille et Cyrille a dit Cyrille : Moi aussi un jour je finirai dans la boîte. Le temps passe. Je grandis a vue d’œil. Monsieur m'a dit que le problème chez moi c'est qu'il n'y avait pas de mauvaises connexions entre les neurones mais que le poil que j'ai dans la main m'est rentré sous la peau, qu'il m'a poussé dans le bras, et qu'il a tellement grandi qu'il a fini par me déranger le cerveau : quand les premières feuilles sont apparues je suis devenu métaphysicien. C'est exactement ce que j'veux faire plus tard je lui ai dit : réparer des voitures.  Et puis Ledan est arrivé dans la cour de récréation. Sa mère lui a fait signe de loin, je lui ai fait signe en retour comme si c’était ma mère et tout est redevenu comme avant les vacances d'été. On allait pouvoir redevenir des singes.
 
Kyllian : Le sang de la mort va te sortir par le cou.
 
Mathis : Avant j’étais un chien. Dès que je passais la grille de l’école j’étais un chien et les autres m’appelaient Toutou. Je bavais et je remuais la queue. Quand on m’emmerdait j’aboyais. Et je mordais aussi. Un jour Monsieur a lancé une gomme dans le couloir pour vérifier si j’étais bien un chien en me disant va chercher le susuc’ et j’ai couru et j’ai rapporté le susuc’ et j’ai levé la papatte dans l’espoir qu’il me caresse la tête mais Presty a dit pauv’ toutou. J’ai compris dans sa bouche que ce n’était pas gentil alors la salive m’est montée à la bouche et je l’ai mordu en haut de la cuisse puis elle est allée dire en pleurant à Monsieur Mathis m’a mordu la chatte (j’aurais bien aimé lui mordre la chatte) elle saignait ça lui coulait le long de la cuisse et ça gouttait sur ses chaussures puis un jour je suis redevenu un garçon et Monsieur m’a dit il y a de la métempsychose dans l’air alors j’ai demandé c’est quoi la mépsychose ? et il m’a dit c’est quand les chiens se transforment en humains et inversement.  

Chœur : Le soleil était là, rendant le bleu du ciel écrasant de toute sa masse les bâtiments de brique, l’étendue de la cour et ce qu’on pouvait voir des bois dépasser des toits encore plus bleu, plus vide et plus vivant quand la grille s’est mise à grincer dans le plat matin d’un jour illuminé de septembre où grésillait le bourdonnement hypnotique des derniers insectes avant de se faire absorber par l’automne.
 
Alexandre : Ce n’est pas parce que je ne parle pas que je n’entends rien. Ce n’est pas parce que je ferme les yeux que je ne vois rien. Sous mes paupières il y a des lumières jaunes et rouges qui bougent de droite à gauche. Quand j’ouvre les yeux elles disparaissent. Quand je ferme les yeux elles réapparaissent et j’entends mon cœur battre sous mes paupières. C’est pour ça que j’aime fermer les yeux. Je préfère écouter mon cœur battre qu’entendre leurs gros mots. Un jour je fermerai les yeux et ils disparaîtront eux aussi. Ceux qui disent des gros-mots et les gros-mots avec eux. Alors j’écouterai seulement mon cœur battre sous mes yeux. Et il s’est arrêté quand je les ai rouverts. Et ils se sont remis à crier.
 
 

mercredi 14 février 2018

REFLEXIONS 7


Faulkner a commencé à perdre de son géni (de sa cruauté) après avoir répondu aux sirènes d’Hollywood. Mais il était écrivain avant de s’être vendu. De nos jours, la prophétie s’est accomplie : les ordres seront renversés.

jeudi 8 février 2018

REFLEXIONS 6


Faire place à une littérature qui face place nette à la littérature, anachronique, sourde aux exigences du siècle, les romans d’investigation (monopole de l’écriture journalistique), relais de l’immédiateté sans reste. Donner voix à des auteurs qui ne soient pas également ceux qui, par leurs relations au sein du monde très étroit qui occupe toute la scène, et le consensus ambiant des nantis de la publication dont ils sont les premiers acteurs (et les bénéficiaires), décident de ce qui est publiable ou non.
 
 

samedi 3 février 2018

REFLEXIONS 5

Comme un leitmotiv, cette réponse d'Henri Poincaré, mathématicien et physicien de renom  à la question: "Qu'est-ce qui fait que vous n'êtes pas devenu Einstein, alors que vos connaissances égalaient les siennes?" Invoquant ses origines sociales (trop confortables): "La différence entre lui et moi? La Cruauté".